Un article paru dans le Science & Vie de ce mois m’a fortement intéressé, je ne peux me retenir de t’en retranscrire une partie du contenu et t’enjoindre de tenter de mettre la main sur son intégralité. Cet article est en fait l’interview de Boris Cyrulnik, psychiatre et éthologue, sur la question du malaise provoqué par l’acceptation du hasard.
Comme on peut s’en douter, le débat va vite s’orienter sur le point de vue religieux et, je dois l’admettre à mon corps défendant, les réponses pleines de sagesse de l’interviewé m’ont permis d’accroître ma prise de conscience de certaines choses et, ainsi, de mieux appréhender mes congénaires et par conséquent mon être propre. Voici donc ci-après quelques extraits dudit article, en espérant qu’ils te soient, mon bon lecteur, aussi utile qu’à moi.
Les sciences de la vie accordent aujourd’hui au hasard un rôle prépondérant pour expliquer l’organisation du vivant. Comment peut-on expliquer que cette importance du hasard dérange ?
En psychologie, nous établissons un axe, sur lequel se répartissent graduellement les individus : d’un côté un type de personnes qui ont des « locus de contrôle interne» et de l’autre un type de personnes qui ont des « locus de contrôle externe« . Une manière de dire qu’il y a des gens qui tendent à penser qu’ils sont les auteurs de leur développement, qu’ils peuvent maîtriser leur devenir, et d’autres qui pensent qu’une force extérieure fait que nous ne sommes pas là par hasard, qu’il y a une intention hors de nous, divine de préférence, ou un grand architecte qui nous gouverne.
Ceux qui parmi nous ont le plaisir d’explorer le monde, d’inventer des technologies, des idées nouvelles, sont ceux qui se sentent auteurs, acteurs de leur devenir. Les autres sont ceux qui se sentent tranquillisés par une représentation : l’ordre règne, notre voie est tracée, ont sait où est le bien, le mal, ce qu’il faut faire et ne pas faire… C’est très sécurisant. Je trouve personnellement que c’est un peu une pensée clanique. Ceux qui se disent acteurs de leur développement considèrent qu’il y a une part de liberté en nous tandis que les autres prennent plaisir à une forme de soumission… sécurisante. Quand ces deux conceptions contreaires de l’existence s’opposent, le conflit se joue sur les sentiments, et ce ne sont pas des arguments rationnels qui peuvent l’apaiser.Les individus qui s’opposent à la théorie de l’évolution – qui donne finalement au hasard le rôle titre dans le grand film du vivant – sont-ils angoissés par la liberté ?
Oui, je le pense. Et le dialogue ave eux est impossible sur le terrain de la raison. Ces persones ont besoin de cette soumission à un ordre qui les dépasse. Si vous arriviez à les convaincre qu’il n’y a pas d’intentionnalité dans la nature, vous les rendriez malades ! Et ils vous en voudraient. D’où cette haine naissante dans les discussions entre créationnistes et évolutionnistes. Mais on trouve ce trait de soumission dans les sciences également. Dans les institutions scientifiques et les écoles de pensée, on répète la parole du maître et l’on se sent bien en la répétant. Cette tendance a fait des ravages, même en biologie et en psychologie. Mais elle permet aussi d’obtenir des postes, des financements : la soumission à la parole du maître peut procurer des bénéfices de carrière.
Dans la même logique, il arrive que des dictateurs puissent être élus démocratiquement, quand une société traverse une période d’angoisse. Le fait de donner tous les pouvoirs à quelqu’un qui va décider pour tous est tranquillisant. Mais, là aussi, ce comportement est une tendance à se représenter le monde, ce n’est pas une fatalité. De nombreuses personnes changent de représentation du monde quand un tramatisme les touche, par exemple.Pour être un bon scientifique, faut-il être « joueur» et accueillir le hasard comme une opportunité de découvertes ?
Oui ! Cela correspond même à la démarche qui définit théoriquement la science. Pour être un bon scientifique, il faut faire des hypothèses. On joue : on fait le pari que le monde fonctionne d’une certaine façon. Et l’on perd, ou l’on gagne. Toute démarche scientifique devrait être un jeu, où l’on érotise l’inconnu – la découverte est excitante -, où l’on accepte le risque de se tromper. Mais, même chez les scientifiques, quand l’effet tranquillisant s’installe, celui qui consiste à instaurer une école de pensée, ou à s’inscrire dans l’une d’elles, alors la science se transforme vite en idéologie. Jusqu’au moment où cette idéologie devient délirante, soit coupée du réel sensible, et où elle s’effondre. De fait, l’histoire des idées scientifiques est un cimetière de théories !